Nous évoluons dans une zone de turbulences qui nous oblige constamment à muter pour survivre. Ce travail est une manière de penser ces mutations. J’utilise tout ce qui m’entoure comme un laboratoire de formes et de signes, je recycle les langages picturaux et les codes esthétiques. Je me réfère autant à l’histoire de la peinture et de la sculpture, qu’au street art, à la science-fiction ou à la rock culture. Mes pièces recomposent ainsi une réalité ambiguë et complexe à partir d’éléments antagonistes. Les formes produites sont autonomes. Je les place dans l’espace comme des cellules de résistance et de questionnement. Fondamentalement, il s’agit pour moi d’une tentative de saisir une identité dans l’éclatement.
Ces sculptures aux formes organiques sont violentes et fragiles à la fois. Elles évoquent des armes , des corps mutants, des végétaux. Elles dissimulent leurs formes incertaines sous des accessoires de protection. Ces sculptures sont comme des métaphores de survie en milieu hostile. Ces objets hybrides et non fonctionnels évoquent des organismes vivants, des formes mutantes luttant pour se maintenir en vie, des corps en transformation. Ils peuvent être posés au sol ou sur une table, accrochés au mur, oubliés dans un sac ou dans un tiroir...

Essence/Apparence : Ces sculptures montrent l’essence et l’apparence comme des parts indissociables, ces sculptures se définissent autant par ce qu’elles sont (leur structure) que par ce qu’elles montrent (couleurs) ou possèdent ( accessoires).
Signe : les signes visuels (comme la croix) m’intéressent pour leur lisibilité immédiate, il sont à la fois parfaits et réducteurs. Construire un signe en trois dimensions, c’est lui donner un corps, donc une réalité autre, générer des imperfections. En fait il s’agit de re-complexifier une information réductrice.
Croix : je travaille la croix parce qu’elle est le signe qui dit le plus fondamentalement :« je suis ici », c’est l’ affirmation d’une présence fondamentale, existentielle, politique,...
Abstraction : L’abstraction historique m’intéresse comme base de langage commune connectée aux idéaux modernistes et progressistes. Travailler à partir d’éléments de ce langage, permet d’envisager la transformation de ces idéaux.
Etats psychiques : Je m’intéresse à la part d’ombre, aux sentiments non avouables, aux émotions brutes, au retour du refoulé,...Je m’intéresse à ces fonctionnements psychiques que l’on perçoit autant à un niveau individuel qu’à l’échelle des sociétés. Certaines de ces sculptures sont comme une matérialisation de ces états psychiques individuels mais qui peuvent je l’espère trouver une résonnance collective.
Liens : J’accroche à mes sculptures des chaînes, des câbles, des poignées,... autant d’accessoires qui évoquent des liens extérieurs à la sculpture elle-même. Ces liens sont l’indication d’une utilisation, ils évoquent la possibilité d’une manipulation,d’une instrumentalisation. Comme si ces sculptures étaient soumises à des forces extérieures qui les dépassent. Ces liens sont aussi une manière d’ancrer ces formes dans le réel.
Survie : Certaines sculptures évoquent des armes, juxtaposent des formes acérées et des accessoires de protection. J’imagine ces objets comme des métaphores de la survie en milieu hostile.
Biologie : je collectionne les livres sur les insectes et les végétaux, je passe du temps dans les zoos et les musées de sciences naturelles. Observer les formes de vie autres que la forme humaine permet d’appréhender son corps et son existence différemment. la diversité des espèces et parfois leur étrangeté me permettent d’élaborer un langage formel plus complexe, plus parlant.
Homme : Certaines sculptures mettent en avant une « culture de mec » Armes, compétition, rock-n’roll,... J’utilise les images codées de ces cultures et les mets en tension avec un état de fragilité, de maladie, de dégénérescence.
Design : Mon travail s’inspire du design, par la forme et s’y oppose par la revendication d’absence de fonction, par le vide . L’ absence de fonction de ces objets empêche la forme idéale, en fait pour toujours des hybrides.
Echelle : Ces sculptures sont à l’échelle du corps ou plus petites, elles sont conçues pour s’insérer dans nos espaces de vie,trouver leur place dans des maisons, des appartements,..
À première vue, Lionel Scoccimaro (°F, ’73) s’intéresse à la surface de la sculpture, et non à sa profondeur, ce qui ne veut bien sûr pas dire qu’il serait superficiel, mais simplement qu’il est moderne. Encore faudrait-il savoir ce qu’on entend par moderne. Car loin d’incarner les sublimes objectifs d’autonomie du médium assignés à l’art moderne voici environ un demi-siècle par Clement Greenberg, Scoccimaro mêle allègrement les genres et multiplie les emprunts à ce que Greenberg qualifiait avec mépris de « kitsch de la culture populaire ». De ce point de vue, l’artiste marseillais s’inscrit résolument dans une esthétique d’après la modernité, mais qui n’est certes pas « post-moderne » au sens d’une appropriation, parodique, citationnelle, etc., des formes passées. En effet, le fond ou plutôt les multiples réservoirs d’images où puise Scoccimaro, loin de renvoyer aux icônes passées de l’histoire de l’art, nous mènent dès le premier regard vers des cultures parallèles, marginales, souterraines, minoritaires, ou archi-populaires : bikers bardés de cuir, rock de la contre-culture américaine, surfers, séries télé grand public. Ainsi, Scoccimaro nous fait entrer de plain-pied dans des cultures de l’objet industriel, du déplacement, du jeu, de la glisse, donc de la surface.
Slick, en américain, signifie lissé, brillant, luisant, glissant, léché. Les cultures dont s’inspire Scoccimaro sont slick, sa sculpture aussi est slick : recouverte de peinture au pistolet et à l’aérographe par des spécialistes de la carrosserie automobile pour la série des Custom Made, arborant la brillance scintillante du sucre dans les impeccables tours creuses et les igloos tout aussi creux patiemment construits en morceaux de sucre par l’artiste, sans parler de la brillance des tirages photographiques de la série des Octodégénérés, où la grand-mère de l’artiste, accompagnée de son demi-frère, jouent comme de vieux enfants avec des ballons, des legos, des bulles de savon, se regardent comme s’ils allaient danser, quand elle ne tire pas la langue au spectateur, histoire de lui dire d’aller se faire voir ailleurs…
Certes, les gestes sculpturaux classiques sont bien là : empiler, mais des morceaux de sucre et non des blocs de marbre de Carrare ; enrouler, des kilomètres de laine en tournant autour de la dérisoire effigie humaine comme un sculpteur classique avant de la chausser de bottes de biker et de la recouvrir d’un borsalino de truand ; tailler, pour obtenir le profil parfait d’un hybride entre la quille et le culbuto, mais avant de le recouvrir de peinture à carrosserie. Ce que l’artiste déplore parfois chez lui-même comme relevant d’une attitude « primitive », voire « tâcheron », s’explique sans doute par son souci d’apprendre à fond une technique de production spécifique, à chaque fois renouvelée : loin de se limiter, comme d’autres, à l’exploitation d’un « fond de commerce » rentable, à la production réitérée de variations sur un même thème labellisé par le « milieu », Scoccimaro préfère suivre la maxime duchampienne : ne jamais refaire deux fois la même pièce. Ce qui est plutôt bon signe.
Et, à travers la diversité des propositions plastiques, on constate l’émergence de constantes : la dimension du jeu, avec ce qu’il implique de nostalgie de l’enfance ; la prise en compte, à chaque exposition, du lieu; des pièces parfaitement « finies », dont l’aspect slick nous amène à deux conclusions contradictoires : on devine tout le travail, voire le labeur, impliqué par une telle finition, mais en même temps cette finition parfaite suggère insidieusement qu’aucune main humaine n’a touché ces sculptures ou ces photos, qui semblent ainsi sorties, neuves et immaculées, de quelque fabrique inhumaine. Derrière cette surface qui fascine autant qu’elle repousse, se niche une inquiétante ritournelle : le slick se nuance soudain d’ambiguïté, le ver est dans le fruit – la fête risquerait-elle de mal tourner ?
par Brice Matthieussent
Il y a toujours eu dans le travail de ce jeune artiste une attirance vers les objets à la fois pour leurs aspects décoratifs et pour leurs valeurs d’échange. Ses créations actuelles n’échappent pas à cette orientation.
Les polarités, attirance et interdit, sont récurrentes dans le travail de cet artiste. Le rapport au tactile. Le littéral d’apparence des images est plus complexe qu’il y parait de prime abord, il en est de même pour la tactilité des surfaces. Ces sculptures (le personnage en laine, les volumes en sucre, les culbutos en résine) existent par les qualités tactiles de leurs matériaux et sont pourtant globalement intouchables. Initialement les culbutos sont faits pour êtres manipulés, ils produisent alors des bruits spécifiques.
Voilà la nature particulière de cette œuvre : hybride, elle hésite entre des univers ultravoyants, suragités et radicaux, ceux des sports ou des musiques undergrounds, volontiers contestaires des normes politiques et sociales établies, mais bascule aussi en même temps dans d’autres histoires : douces et enfantines et plus encore esthétiques et plastique. Leur aspect lisse et brillant, résultat d’une peinture au pistolet et à l’aéro graphe, les ancre forcément du côté de la sculpture minimale, de celle qui soignant la surface plutôt que la profondeur, ôte à l’œuvre tout geste par trop expressif ou toute épaisseur matiériste. De fait ici, aucun accroc ne vient hérisser le résine de polyester dans laquelle elles sont soigneusement moulées.
Ce grand écart entre un pôle et son contraire, ce jeu de bascule entre un extrême et ses antipodes, on le retrouve dans la série photographique intitulée Les Octodégénérés.
Extraits de textes sur Lionel Scoccimaro