De manière générale, mon travail consiste à articuler des propositions picturales en rapport avec la persistance du visible et d'explorer différents principes de perception tels que la coprésence, la présence par l'absence, la dialectique immatérialité-matérialité... Ces propositions picturales sont traitées avec différents médiums, notamment en fonction de la cohérence du sujet à traiter. Ainsi la pratique - la photo, la vidéo et la performance - complète celle de la peinture et crée une tension dans l'espace d'exposition. Dans la série peinte, le processus de reproduction de l'image photographique met en évidence la dynamique du mouvement. Ce sont le procédé photographique et l’impression qui ont amené de la couleur, mais la prise de vue n’a pas permis de saisir une image nette. Les codes se renversent: ce qui posait problème dans la reproduction photographique sert finalement la peinture. La procédure de fixation photographique capte plusieurs images, la durée du mouvement apparaît. Elle est inspirée de l’installation vidéo en noir et blanc ('Overture' de 1986) un remake de Stan Douglas montré à Hamburger Bahnhof in Berlin en 2007. Dans la salle de projection, une voix récite la première phrase du roman Du coté de chez Swann, à La recherche du temps perdu de M. Proust: le sujet s’endort et se réveille quand le sommeil l’a à peine envahi. Associée à la peinture d'un dormeur ('Inconnus assis' 2008), la série prend tout son sens. Le dormeur est assis, il est dans l’état que la voix décrit. Le sujet n’est pas l’homme qui dort mais son état de tension qui le maintient dans cet entre-deux ... . La notion du temps ainsi suggérée mène à la question de l’intime du sujet peint. Dans quel espace-temps se trouve-t-il? Il n’est pas dans le « ici et maintenant » mais plutot dans le déplacement et dans le devenir, ou peut-être dans un « ici et maintenant » au-delà de nos dimensions... . Le dormeur est peint d'après photographie ou photocopie couleur, il est dans un train. Il y a quelque chose du lâcher prise, cependant son état lui permet de sentir le moment de se réveiller...
On est dans un déplacement intérieur, entre état de veille et de sommeil. Dans le 'Diptyque' de 2009 où figure la lune et les nuages en formation, la masse est créée par le vent et les conditions climatiques. «L'a-matière» devient matière picturale. La distance entre les toiles, d’approximativement deux centimètres, est un espace vide, une rupture faisant apparaître une tension qui se crée. Comme si, dans l'absence, devait naître le sujet, conséquence directe de l'événement observable. La prise de vue est fixe; ce sont les éléments qui bougent. Les nuages sont l'objet des rêveries diurnes éphémères et 'légers'. Pour la religion vedique indienne, le zoomorphisme des nuages induit que c'est le jour que tout est en constante transformation. Dès lors, la stabilité est le propre de la nuit. En contradiction avec ce concept de stabilité nocturne, le diptyque de 2009 représente des nuages pour lesquels le mouvement s'opère de nuit. Les deux peintures sont comme une suite logique. Le mouvement apparait à la lecture de gauche à droite. Un déplacement d'air crée l'événement. La mise au point sur les deux tableaux est centrale, les contours ne sont pas précisés, ce qui accentue la sensation d'étourdissement et l'effet de mouvement. Le vent rabat les nuages vers la gauche, les nuages s'ouvrent, s'écartent, se déchirent pour laisser place à la lumière de la lune. Il est question de la rupture du rêve. Le regard du spectateur passe d'une peinture à l'autre et, malgré lui, il se voit confronté à l'interstice, ou la distance entre les deux toiles, qui sépare les deux instants. Cet espace est celui de l'imaginaire. La force qui se dégage du second tableau est celle de la volonté. Le premier semble paisible bien que le ciel soit chargé. La tension qui y règne fait sentir le futur supposé, soit le déplacement de matière. Le nuage permet de penser la mutation et la mutation se fait indépendamment à la vue de l'observateur/rêveur. Celui qui regarde les nuages et croit qu'il peut les manipuler et dicter ses volontés s'approche du caractère autoritaire du rêve, donc du duo volonté-imagination. C'est la volonté du désir de percevoir. La performance 'Blind Spots' d'août 2009 s’inscrit dans la suite logique des travaux précédents qui touchaient aux notions de hors-champ, de présence par l'absence, de limite et de distance du regard par rapport au sujet. L'intention est de faire apparaître les angles morts de mon propre corps. Le corps est nu, la peinture s'applique du bas vers le haut. Les parties visibles du corps sont peintes en noir et celles invisibles sont laissées couleur chair. Il y a un 'black out' sur le visible et celles invisibles sont laissées apparentes.
(...)Anne Bossuroy
